Miroirs et littérature
Miroirs III

BIENNALE D'ENGHIEN
ART CONTEMPORAIN & PATRIMOINE

MIROIR ET LITTÉRATURE

Dès le départ de cette manifestation, nous avons souhaité donner un éclairage complémentaire à chacune des éditions grâce à un texte commandité spécialement à une ou un auteur de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Aux grands bois



Voici un parc tranquille, de longs étangs endormis, un pavillon en étoile, d’impérieuses allées d’arbres chahutés par le vent. Frondaisons en ogive, cathédrale végétale. Et puis des roses taillées, un château un peu triste, un souterrain mystérieux, deux maisonnettes à l’air chinois. Diane chasseresse a égaré sa flèche, et la drève ses hêtres pourpres, abattus de main d’homme. Quand la neige et le gel désertent les hivers, le bois devient fragile.


Le palais d’autrefois fut mangé par le feu, on fit tomber les arbres par haine des puissants, la morgue est verticale, disait-on. Temps des révolutions, des enfants de la faim. Une tour en subsiste, élégante et grave, qu’adoucit le sépia de la brique. En des temps plus anciens, le bois coupé servait à l’Histoire sainte : la Vierge, le Christ, les anges et l’arbre né du sommeil de Jessé. Figures sculptées, polies, émouvantes à l’extrême, de l’or par-dessus, rien de trop beau pour le chêne qui avait grandi lentement, par la grâce d’un climat froid, aux saisons nettes. Naissance, vie et mort, résurrection, assomption, la Madone veillait dans l’église voisine. Indifférent et tranquille le ciel accueillait les croyants qui avaient pris congé de la terre en pensant que la forêt, le silence, la pureté des étoiles, de l’eau, de l’air, l’abondance des bêtes et des plantes, leur survivraient à jamais.


Aujourd’hui on abat les arbres pour d’autres raisons, miséricordieuses et fatales : certains périssent d’un climat déréglé. Le Pavillon des Sept Etoiles dort sous une nuit électrique, une autoroute a tranché la forêt, le givre n’a plus de givre que le nom dans de vieux contes pour enfants, la beauté ne survit qu’à la petite semaine. Et pourtant, entre l’humus et les astres, s’élèvent de nouvelles intercessions. À défaut de prières (ou avec elles, qui sait ?), des œuvres d’art nous rendent à l’esprit du lieu. Pourrait-elle renaître, la ferveur des symboles ? Et, avec elle, la confiance en une divinité cachée qui continue à nous raconter des histoires de mort et de résurrection ?


Au miroir des étangs, au pied des arbres vigoureux ou déclinants, en compagnie des roses, des buissons, des statues, à l’abri d’une tour, d’une caverne, le parcours est subtil. L’imagination fait voler sa navette à travers les feuillages, pénètre dans les vestiges, les niches végétales, se pose en équilibre sur l’eau. Aux points de rencontre entre la main et le paysage renaît le mystère des grands bois qui livraient leur aubier aux sculpteurs de retable.


Entre ciel et terre, le lien, délicatement, se renoue.

Caroline Lamarche          Miroirs III, 2020

Longtemps ce ne fut qu’un coin dans la composition picturale, un simple détail en arrière-fond, avant de servir de décor pour accueillir des scènes de genre. Un sujet était requis pour justifier l’oeuvre et le paysage n’en était pas un. Cela prit des siècles pour qu’il s’impose en véritable motif alors que par nature il prévalait sur tout autre. “Dieu” avait créé le jour et la nuit, les eaux, le ciel et la terre, la végétation et les arbres, le soleil et la lune, avant les hommes. Peindre le paysage c’était un peu comme revenir à un temps où l’on n’existait pas. Après avoir célébré la beauté des éléments, l’artiste avait voulu pénétrer le mystère qui s’en dégageait. Et s’approchant de son objet, s’enfonçant dans ses couleurs et ses formes, il avait rejoint l’abstraction. Le paysage était encore un horizon – presque une fête. Mais quelques décennies avaient suffi à opérer le grand renversement. Une ombre avait envahi le tableau. Le paysage n’était plus déductible de l’empreinte des hommes. Le bucolique avait laissé la place à un autre sentiment pour lequel il manquait un adjectif : il y avait dans ce que l’on voyait cette autre chose que l’on savait – qui menaçait sa pérennité (sa joie). Hiroshima, Fukushima, l’ère nucléarisée avait donné des images à l’apocalypse. L’art était désormais confronté à l’idée d’un après-paysage. Comment créer dans la décomposition ? Et pourquoi ? Que valait l’art dans un champ de ruines à l’approche d’un possible anéantissement ? La question contenait sa réponse. Là où venait cruellement à manquer ce qui fonde, là où l’harmonie s’était désagrégée au profit d’un inquiétant chaos, la nécessité d’un geste qui compose, d’une vision qui donne forme au trouble toujours plus aigu d’être là, ne s’imposait-elle pas davantage encore dans un tel contexte ? Tout est paysage, affirmait Dubuffet, en ce sens que tout est composition, tout est quête d’une unité perdue, tout est signes assemblés, tout est matière à être embrassé du regard, à interroger le vivant au-delà de soi-même. Visage. Corps. Arbre mort. Tout ce qui traverse l’espace du réel est en droit d’être appréhendé par le lien qu’il nous tend. Tout ce qui noue une émotion se doit d’être traduit. Que vaudrait sans ça le monde si on le laissait entre les seules mains de la dévastation, si l’essence poétique qui nous y attache envers et contre tout ne l’ouvrait pas à des entendements insoupçonnés qui nous font voir dans la noirceur d’autres nuances que pure noirceur ?
Tout est paysage car tout paysage est dépassement.

Stéphane Lambert          Miroirs II, 2018

« Miroir, miroir joli, Qui est la plus belle au pays? » demande la Reine du conte de fée. Le sens commun voudrait que le miroir, même magique, reflète fidèlement la réalité. Et dise la vérité. Au péril de la tragédie : on sait ce qu’il advint le jour où la méchante Reine apprit de son miroir, royal mais loyal, que la beauté de sa belle-fille Blanche-Neige dépassait désormais la sienne.


Pourtant le miroir est une fiction. Qu’il soit magique dans les contes, ou banal dans nos salles de bain quotidiennes, le miroir décrit le monde à l’inverse de ce qu’il est, à droite la gauche, à gauche la droite. Quand il n’est pas concave, convexe, déformant dans les foires, nous perdant dans un labyrinthe de reflets qui font écho les uns aux autres au Palais des Glaces. Ceux-là, affrontés les uns aux autres, recréent une perspective dont nous a privé le miroir seul. Celui-ci déforme aussi le monde qu’il cadre et aplatit. Comme la peinture, comme la photographie, le miroir est une fiction, c’est-à-dire une re-création du monde par l’homme.


L’artiste est celui qui ré-écrit le monde et qui nous en offre une nouvelle lecture. Dans la mythologie grecque, Persée, qui risquait la mort s’il regardait Méduse en face, ne put l’affronter que par le biais de son reflet dans un miroir. Autour de l’Etang du Miroir à Enghien, c’est ce reflet du monde que nous donnent à voir dans une ré-écriture singulière Pol Authom, Alain Breyer, Evelyne de Behr, Chantal Delporte, Denis Deprez et Alice Mortiaux, Jean-François Diord, Javier Fernandez, Myriam Louyest, Romina Remmo, Adam Weiner. Installations, peintures, dessins, gravures, sculptures, transparences, verre, photographies, projections, vidéo : autant d’invitations à les suivre dans cette traversée du miroir.

Dominique Costermans          Miroirs I, 2016

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